L’oubli

Cette série s’est peu à peu construite à partir d’une ambiguïté. Les premières prises de vue correspondent à une recherche plastique autour des matières, reproduites en noir et blanc, au moyen format. Le choix esthétique initial a ici une motivation essentiellement « technique ». Les cimetières des petits villages alentour ne sont à ce moment-là qu’un lieu pour moi évident où trouver des matières très marquées, tant minérales que végétales ou métalliques.

Mais dès les premiers tirages, une idée force différente apparaît dans les images que j’ai spontanément privilégiées : elles contiennent « autre chose ». Les matières sont bien sûr présentes, mais comme un prétexte, un support à cet état d’âme particulier induit par mon errance dans les cimetières, en réponse à ce sentiment bipolaire que je ressens en ces lieux, cette opposition entre souvenir et oubli.

L’oubli : ce titre s’est alors naturellement imposé à moi pour cette série en train de se dessiner. Mes nouvelles errances dans d’autres cimetières se sont radicalisées et focalisées sur ce sentiment, cette ambiance que j’ai délibérément cherché à transcrire de la prise de vue jusqu’au tirage finalisé. Du plus petit cimetière rural au plus renommé des cimetières parisiens, j’ai tenté de mettre en image cette errance douce et tranquille qui était la mienne en ces lieux,  ces lieux si particuliers, chargés d’émotion, ressentis par chacun de diverses manières.  L’oubli reste ma façon de ressentir ce lieu, mais avec douceur et sérénité, oubli en quelque sorte contrarié, nié par les traces minérales et végétales qui sont l’essence même de tous les cimetières ou autres lieux de souvenir.  Le noir et blanc assez dense, la faible profondeur de champ, le passage progressif au flou sur les bords du cadre : ces choix esthétiques, très éloignés de mon projet initial qui aurait dû davantage privilégier netteté et définition, sont présents dès les premières images et ne sont certainement pas étrangers à la bascule rapide du sens profond du sujet choisi.